Entre homme et femme, les athlètes hyper-androgènes posent de nombreuses questions concernant la réglementation sportive. Alors que la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) impose à ces athlètes de suivre un traitement pour faire baisser leur taux de testostérone pour concourir sur les épreuves du 400 mètres, de nombreuses voix s’élèvent contre cette décision. Le Professeur Jean-François Toussaint, Directeur de l’Institut de Recherche bio-Médicale et d’Épidémiologie du Sport, nous éclaire sur ce phénomène.

 Les athlètes hyperandrogènes sont-ils avantagés ?

Le premier angle pour aborder ce sujet doit d’abord être celui de la tolérance et du respect de la dignité de chacun avec la compréhension des éléments biologiques et culturels en jeu.

Il existe des associations statistiques importantes entre la performance et certains aspects de la production d’hormones androgènes. Pour les records féminins, qui sont stables depuis trente ans à environ 90% des valeurs masculines, on constate une incidence de plus en plus importante de performances établies par des personnes qui présentent des variations du développement sexuel (hermaphrodisme, hyperandrogénie, etc.)

Il s’agit alors non pas de regarder le taux de testostérone de l’athlète au jour de sa performance mais l’histoire de ce taux au cours de sa vie entière ; et différencier ainsi les effets « activateurs » (ceux d’aujourd’hui) des effets « organisateurs » (ceux du passé) qui sont les effets principaux. Ceux-ci ont en effet concerné les étapes les plus fondamentales du développement embryonnaire et fœtal puis de celui de l’enfant et de l’adolescent. Or cette histoire biologique est très difficile à mesurer, arrivée à maturité.

Existe-t-il un seuil à l’âge adulte ?

Il existe des normes, comme pour toute valeur sanguine mesurable, mais il ne faut pas concevoir ces relations seulement sur les seuils adultes, c’est cette seule norme à l’âge adulte qui pose problème dans la réglementation actuelle. Or c’est une question de quantité totale et de moment où les hormones sont intervenues au cours du développement. Il s’agit de périodes qui ne correspondent pas à la carrière sportive mais qui la déterminent considérablement.

Pendant les phases embryonnaire et fœtale de ces athlètes, il y a un effet très important de la testostérone – et des autres hormones avec effet androgène – qui induisent un phénotype un peu plus masculin que strictement féminin. Cela signifie que leurs muscles, leurs os, leur taille, leur gabarit, leur cœur, leurs vaisseaux perçoivent un surplus de croissance d’environ 10% et que leur cerveau répond à cette masculinisation partielle[1] à un moment où personne ne sait si elles ou ils seront plus tard des athlètes de haut niveau.

Peut-on mesurer ces effets anciens ? 

C’est excessivement difficile à l’heure actuelle. Pour une mère enceinte de son enfant à venir, est-il possible de deviner si il ou elle sera plus tard championne ou champion olympique suite à une variation de son développement, ce qui pourrait même remettre en question sa participation ? Il est impossible de prédire cela. On devrait pourtant tenir compte de ces effets présents dès la période intra-utérine. Mais personne n’arrive à intégrer l’histoire de vie entière de ces athlètes alors que c’est pourtant elle qui compte. La question du seuil est donc mal posée car on ne peut pas définir d’élément qui résume à lui seul toute l’histoire du sujet.

Peut-on proposer de créer une troisième catégorie ?

C’est une question ouverte. Si l’on comprend mieux ces particularités biologiques alors que certains états (Inde, Australie, Allemagne, New York, …) reconnaissent déjà une nouvelle catégorie civile, cela laisse la porte ouverte non pas à un « troisième sexe » – qui n’existe pas – mais à une reconnaissance de ce qu’est la réalité, à savoir une intersexuation.

Il y a dans le monde probablement plus d’un million de personnes porteuses d’une ambiguïté sexuelle complète, c’est-à-dire de personnes qui se situent juste entre le genre masculin et le genre féminin. Or ces variations rares mènent à une grande difficulté pour se définir en tant qu’homme, en tant que femme ou à ne pas choisir de se définir. Cela concerne environ 200 nouveau-nés par an (sur 760 000 naissances, avec une prévalence d’environ 5000 personnes adultes) en France. Mais cette approche nécessite qu’on fasse très attention à la façon dont l’enfant va se développer, et qu’on respecte la façon dont il ou elle se sentira proche de tel ou tel sexe à l’âge adulte.

Ces personnes sont cependant de plus en plus nombreuses dans les catégories sportives féminines. On l’a vu aux Jeux Olympiques de Rio. Le podium du 800 m était constitué de trois athlètes qui présentent des problèmes similaires en termes de performance, alors qu’elles sont, à leur corps défendant, porteuses de ces prédispositions.

Ensuite tout dépendra de la volonté de chacun de s’inscrire, ou non, dans telle catégorie. Mais il sera extrêmement difficile d’imposer aux athlètes hyperandrogènes ces types de compétition. Certaines difficultés juridiques sont d’ailleurs relevées par le tribunal arbitral du sport (TAS) qui motive ses préoccupations notamment par la difficulté d’appliquer un principe de responsabilité objective autour de ce seuil-là. Il n’est bien entendu absolument pas question de dopage génétique puisque leur situation fait partie de la nature des choses.

 

Les performances des athlètes hyperandrogènes apparaissent au plus haut niveau des performances féminines dans les dernières années
Évolution de la vitesse sur le 800m pour le Top10 féminin (F) et masculin (M) depuis 1890 avec les records du monde (RM) de Jarmila Kratochvilova chez les femmes et David Rudisha chez les hommes

 

 

D’autres sports sont-ils concernés ?

Tous les sports sont potentiellement concernés. Dans ce débat, une troisième conséquence émerge en ce moment : celle qui concerne les athlètes transgenres. La règlementation, évoluant de la même façon dans ce domaine, annonce que, pour être autorisé à participer aux compétitions féminines, il faut : 1. Se déclarer comme femme (la reconnaissance civile ne peut changer pendant au moins 4 ans à des fins sportives) 2. Présenter et maintenir un taux de testostérone inférieur à 5 nanomol/L et 3. Valider ce taux par des tests de surveillance fréquents. Mais, là encore, on ne tient pas compte des effets organisateurs des hormones androgènes.

Du coup on voit apparaître des situations extraordinairement problématiques. C’est le cas dans le volley-ball Brésilien depuis la saison dernière, où un ancien joueur de première division masculine, au taux de testostérone annihilé après sa transition de genre, est devenue la meilleure attaquante du championnat féminin après cinq matches. En cinq rencontres, ses statistiques de volleyeuse l’ont montré supérieure à toutes les championnes du monde et championnes olympiques présentes dans cette compétition, la plus relevée au monde. On imagine ce que cela pourrait entrainer dans les sports de combat et les risques que certaines fédérations feraient alors courir à certaines de leurs athlètes.

Il existe enfin un dernier risque : celui de réseaux qui pourraient se mettre en place et d’escrocs qui, promettant monts et merveilles à des personnes vulnérables parce qu’incertaines, tireraient profit de leur ambiguïté. L’absence de cette dimension éthique autant que biologique fragilise l’ensemble du développement du sport féminin. Et c’est l’un des problèmes retenus dans la décision du TAS.

 

[1] Balthazart Jacques (2019). Quand le cerveau devient masculin. Editions Humensciences, Paris